Bienveillance « Disposition favorable à l’égard de quelqu’un. »

— Le Robert

 Bienveillance.  Bien-veillance. Parfois, l’écriture même d’un mot nous raconte déjà une histoire.

Le bien : ce qui est bon, ce qui cherche à construire, ce qui vise à préserver.

Et la veille : être en veille, c’est être attentif. Observer. Porter son regard au-delà de soi. Nous pouvons êtres en veille pour un autre (un alter), un animal, un objet, … pour des valeurs (veiller sur la liberté), … En tout cas, veiller pour quelque chose qui au dehors de soi. 

La bienveillance c’est vouloir le bien pour l’autre. Et vouloir le bien, est-ce faire plaisir ? lui éviter l’inconfort ? supprimer des exigences ? … Ou est ce plutôt aider ? protéger ? accompagner ? et parfois … dire ce que l’autre n’a pas envie d’entendre ? 

Un mot incontournable. Pourquoi la bienveillance est-elle devenue une valeur centrale en entreprise ?

Dans le monde professionnel, j’entends le mot bienveillance TOUT LE TEMPS, à toutes les sauces. La bienveillance au travail est devenue une notion incontournable. Elle apparaît dans les discours des dirigeants, des managers, les formations au management, les chartes d’entreprise et les démarches de qualité de vie au travail.

C’est un terme qui fait rêver. Une organisation où les personnes se respectent, s’écoute et se prennent soin, veille les unes sur les autres. Ca respire l’organisation saine. Cela évoque une entreprise où chacun peut travailler dans un climat de confiance.

Paradoxalement, de ma petite expérience, les organisations où se mot est le plus souvent utilisé, ça ne respire pas plus le bien être, la qualité de vie au travail, les conditions de travail, l’absence de risques psycho-sociaux. Pourquoi ?

Savons-nous réellement ce que signifie être bienveillant au travail ?

Représentation d'une personne en difficulté en bas d'une motagne et une personne en haut qui aide la première personne à monter sur la montagne par une main tendu

Quand la bienveillance au travail est confondue avec la complaisance

Premier piège. La bienveillance est parfois associée à des comportements qui n’ont pourtant rien à voir avec son sens initial :

  • ❌ Être toujours d’accord.
  • ❌ Éviter les sujets difficiles.
  • ❌ Ne jamais faire de remarque.
  • ❌ Préserver la bonne ambiance à tout prix.
  • ❌ Eviter les conflits .

Or il existe une différence fondamentale entre : être bienveillant… et être complaisant.

La complaisance cherche parfois à éviter un inconfort immédiat. La bienveillance cherche le bien de l’autre sur le long terme. Et parfois, le bien de l’autre passe par une discussion difficile.

Quand une valeur devient une injonction 

Lorsqu’une organisation inscrit :

« La bienveillance est une de nos valeurs. »

elle transforme une disposition individuelle en principe collectif.

L’intention est louable. Mais une valeur n’existe pas parce qu’elle est écrite sur un mur ou dans une présentation PowerPoint. Elle existe lorsqu’elle se traduit dans les comportements quotidiens.

Concrètement :

  • Comment se parle-t-on lorsque nous ne sommes pas d’accord ?
  • Comment donne-t-on un retour à quelqu’un ?
  • Comment accompagne-t-on une personne en difficulté ?
  • Comment réagit-on lorsqu’un comportement pose problème ?

Car une valeur qui ne descend pas dans le réel reste une déclaration d’intention.

Le piège du « soyez bienveillants »

Le problème n’est donc pas que la bienveillance soit une valeur. Le problème apparaît lorsqu’elle devient une injonction vague sans préciser ce que cela signifie réellement  :

« Soyez bienveillants. »

Ok !  Avec qui ? Dans quelles situations ? Avec quelles limites ? Comment cela se traduit-il concrètement ? 

C’est ainsi que plus rien n’ose se dire : « Je ne vais pas lui faire une remarque, ce ne serait pas bienveillant. »? Hey oui ! Ne rien dire peut sembler plus confortable. Cela évite la conversation délicate, de « faire mal à l’autre ». Mais … Est ce réellement bienveillant ? Si cette personne ce met en danger ? Si elle répète toujours les mêmes erreurs sans en avoir conscience ? Si elle se met en difficulté ? 

Mais alors ? Est ce réellement prendre soin de l’autre ? 

La bienveillance n’est pas l’absence d’exigence

J’entends souvent : « Aujourd’hui on nous force à être bienveillant, je ne peux plus émettre une critique ». Erreur ! Nous opposons souvent, à tort la bienveillance et l’exigence. Comme si l’une imposait forcément d’abandonner l’autre. Comme si être exigent, c’est équivalent d’être dur. Comme si demander de la qualité, rappeler un cadre ou pointer une difficulté était nécessairement une forme de maltraitance.

Une organisation peut être exigeante sur les pratiques, les résultats ou la qualité du travail, tout en restant profondément respectueuse des personnes.

L’exigence peut même être une forme de reconnaissance, une forme d’épanouissement au travail. Car attendre quelque chose de quelqu’un, c’est aussi considérer qu’il a les capacités pour y arriver, qu’il peut progresser, apprendre et développer ses compétences. 

Et donc… l’inverse, ne rien attendre, au nom d’une supposée bienveillance peut parfois envoyer un message beaucoup moins valorisant : « Ce n’est pas grave, je n’attends pas vraiment de progression de ta part »

L’équilibre se trouve probablement ici : 

Une exigence sans bienveillance peut devenir de la pression.

Une bienveillance sans exigence peut devenir du laisser-faire.

Parce qu’aider quelqu’un à progresser, c’est aussi parfois accepter de lui dire ce qu’il a besoin d’entendre.

Conversation sérieuse Travail Feedback

En prévention, la bienveillance demande parfois du courage

Dans le domaine de la sécurité et de la santé au travail, de l’organisation et de la gestion des risques psycho-sociaux, cette nuance entre bienveillance et complaisance est essentielle. Être bienveillant envers un collègue, ce n’est pas fermer les yeux lorsqu’une situation présente un risque.

Ce n’est pas penser :

« Je ne veux pas le vexer. »
« Ce n’est pas mon rôle. »
« Il sait ce qu’il fait. »

C’est parfois accepter d’avoir une conversation inconfortable. Et dire les choses :

« Là, je pense que nous devons faire autrement. » 

« Cette situation présente un risque. »

« Je préfère t’en parler maintenant plutôt que tu te blesses demain. »

Ce n’est pas un manque de bienveillance. C’est probablement l’une de ses formes les plus sincères. Car, si sur le moment, cela peut paraître déplaisant, il se peut que vous vous évitiez à gérer plus grave : conflit larvé, accidents, blessures graves, … voir pire encore. Et lorsqu’on par le de bien-veillance, c’est bien de veiller sur l’autre dont on parle, pas juste de ménager son petit égo.  

Alors, finalement, qu’est-ce que la bienveillance ?

La bienveillance n’est pas de la complaisance, une injonction et une absence d’exigence. C’est une intention positive dans la relation à l’autre.

La bienveillance est une manière d’entrer en relation avec une intention claire : vouloir le bien de l’autre. C’est une posture qui se traduit dans les actes. C’est oser parler des difficultés, des erreurs, des prises de risques, … 

En prévention, c’est considérer que la sécurité de l’autre mérite les conversation difficile. 

La phrase bienveillance ce n’est pas celle qui fait plaisir, c’est celle qui protège. 

La bienveillance au travail est également souvent associée aux démarches de prévention des risques psychosociaux (RPS). Pourtant, prévenir les RPS ne consiste pas uniquement à créer une ambiance agréable. Cela suppose aussi de permettre l’expression des difficultés, de traiter les désaccords, de réguler les tensions et de construire des relations professionnelles basées sur la confiance et la responsabilité.

Avez-vous déjà hésité à faire une remarque, un retour ou un recadrage… Parce que vous aviez peur de « manquer de bienveillance » ? Et si la vraie bienveillance commençait justement lorsque l’on ose dire les choses ?

 

📚 Pour aller plus loin 

 

  • Clot, Yves (2010). Le travail à cœur : pour en finir avec les risques psychosociaux. Paris : La Découverte. Une réflexion sur la qualité du travail, le pouvoir d’agir et les conditions qui permettent aux professionnels de bien faire leur travail.
  • Dejours, Christophe (2015). Le choix : souffrir au travail n’est pas une fatalité. Paris : Bayard. Une approche clinique du travail qui explore les relations entre organisation, reconnaissance, souffrance et engagement.Management, exigence et relation à l’autre
  • Daniellou, François ; Simard, Marcel ; Boissières, Isabelle (2010). Les facteurs humains et organisationnels de la sécurité industrielle. Fondation pour une Culture de Sécurité Industrielle (FONCSI). Une référence incontournable sur le rôle de l’organisation, des relations et des décisions humaines dans la prévention des accidents.