Facteurs humains et sécurité au travail : pourquoi prenons-nous parfois des risques malgré les règles
Comprendre la balance bénéfice-risque dans nos décisions professionnelles
Les risques professionnels – accidents du travail, maladie professionnelle – sont souvent liés à des successions de choix. Hey oui ! Le fameux « putain de facteur humain ».
Les choix, nous en faisons tous des miliers par jour, que ce soit pour notre vie privée ou pour le travail.
Certains de ces choix sont conscients : « Je vérifie cette installation avant de démarrer. »
Mais la plupart sont automatiques. « Je connais cette tâche, je l’ai déjà faite plusieurs fois. ». Ce mode automatique est essentiel pour notre fonctionnement. Notre cerveau, c’est un peu comme une intelligence articielle (mais naturelle) et une intelligence à besoin d’énergie pour générer ses réponses. Notre cerveau à donc besoin d’énergie pour prendre des décisions. Et plus ces décisions se traitent à un niveau conscient, et plus cela consomme de l’énergie. Or, notre énergie est limitée. Alors… nous automatisons tout ce qui peut l’être (habitudes, raccourcis cognitifs)
La capacité à faire des choix, c’est une forme d’arbitrage que l’on peut représenter comme une balance entre :
⚖️ Le bénéfice attendu d’une action
et
⚠️ Le risque que nous acceptons de prendre.
Alors pourquoi un comportement à risque apparaît-il parfois ? Si cette balance n’est pas très bien qualibré (touche RESET de la balance qui fonctionne mal par exemple), les choix peuvent dévier des principes de conservation de la qualité des conditions de travail, qualité des relations de travail, de la sécurité et santé au travail.
Et c’est comme ça que parfois, on se retrouve dans des situations où des cascades de choix ont conduit à la maladie professionnelle ou l’accident.
Les décisions au travail : un équilibre permanent entre bénéfice et risque
Vous l’aurez compris, ces mécanismes sont indispensables pour travailler efficacement. Mais ils peuvent aussi influencer notre perception du risque. Dans certaines situations, notre cerveau réalise inconsciemment un calcul :
« Ce que je gagne en temps, en simplicité ou en efficacité vaut-il le risque que je prends ? »
Lorsque cette évaluation est déséquilibrée, les conditions favorables à un accident peuvent progressivement apparaître.
En définitive, comprendre les facteurs humains dans les mécanismes d’apparition des dommages, c’est comprendre comment les individus prennent des décisions dans des situations réelles de travail, avec leurs contraintes, leurs objectifs, leurs habitudes et leur environnement.
Pourquoi les accidents du travail ne sont-ils pas uniquement liés aux erreurs humaines ?
Comprendre ce mécanisme de prise de décision c’est se décentrer de la responsabilité individuelle pour embrasser une vision systémique du travail. Je m’explique…
Pendant longtemps, la prévention s’est souvent concentrée sur une question :
« Qui a fait l’erreur ? »
Aujourd’hui, les approches modernes de la sécurité au travail cherchent davantage à comprendre :
« Qu’est-ce qui a rendu cette décision possible dans cette situation ? »
Un accident du travail est JAMAIS la conséquence d’une seule action. Il résulte généralement d’une combinaison de facteurs :
- organisation du travail ;
- pression temporelle ;
- objectifs de production ;
- communication ;
- formation ;
- perception du risque ;
- habitudes professionnelles ;
- décisions prises dans un contexte particulier.
C’est toute l’approche des facteurs humains en sécurité : comprendre l’interaction entre l’être humain, son activité et son environnement de travail.
Les 3 dimensions qui influencent nos comportements sécurité : devoir, savoir et vouloir
Pour comprendre pourquoi une personne agit d’une certaine manière face à un risque, il est utile d’analyser trois dimensions complémentaires :
1. Le devoir : le cadre donné par l’entreprise
Le devoir correspond à ce qui est attendu pour travailler. Cet attendu est généralement cadré par:
📋 Les règles et procédures ;
🦺 Les obligations réglementaires ;
🏗️ Les pratiques professionnelles ;
🎯 Les objectifs fixés par l’organisation ;
👥 Les responsabilités de chacun.
Ces repères jouent un rôle essentiel : ils donnent un cadre commun pour … que ça marche ! Quand je dis ça, j’entends le fait que l’entreprise puisse tourner, produire, vendre, réaliser du chiffre d’affaire, que les salariés soient payer, etc. Et pour que ça tourne « bien », il faut éviter les incidents, accidents, les arrêts de travail qui peuvent générer de la désorganisation, la baisse de qualité des produits qui peuvent générer une baisse d’attractivité envers les produits, etc.
Ces règles, ces process, seuls, ne suffisent pas à prévenir ces risques. Une procédure qui n’est pas comprise, qui ne correspond pas aux réalités du terrain ou qui est difficilement applicable peut perdre son efficacité. La sécurité ne se construit pas uniquement dans les documents. Elle se construit dans :
- les échanges entre managers et équipes ;
- l’observation du travail réel ;
- l’accompagnement terrain ;
- l’exemplarité collective.
Le rôle du management dans la sécurité est donc essentiel :
✅ Donner du sens aux règles ;
✅ Expliquer pourquoi elles existent ;
✅ Identifier les difficultés rencontrées ;
✅ Adapter l’organisation lorsque cela est nécessaire.
Une question importante pour les entreprises :
Nos règles sont-elles simplement respectées ou réellement comprises et intégrées ?
2. Le savoir : être capable d’identifier et d’analyser les risques
Connaître une règle ne signifie pas forcément savoir gérer une situation réelle. Le savoir correspond à notre capacité à :
👁️ Observer une situation de travail ;
🧩 Identifier un risque, un danger ;
🔎 Comprendre et analyser les mécanismes pouvant conduire à un accident du travail ou une maladie professionnelle (AT/MP) ;
💡 Trouver une solution adaptée aux contraintes du terrain.
Un risque que l’on ne voit pas est un risque que l’on ne peut pas prévenir.
Ainsi, certains comportements à risque ne sont pas liés à un manque de volonté, mais à un manque de connaissance :
« Je ne pensais pas que cette situation était dangereuse. »
« Je ne savais pas qu’il existait une autre façon de faire. »
« Je l’ai toujours fait comme ça. »
C’est pourquoi la formation à la sécurité est un levier essentiel. Une formation prévention efficace ne consiste pas uniquement à transmettre des consignes. Elle doit permettre aux salariés de développer leur capacité à :
✅ analyser leur environnement de travail ;
✅ repérer les facteurs de risque ;
✅ anticiper les situations dangereuses ;
✅ proposer des améliorations adaptées.
Car celui qui réalise l’activité au quotidien possède une connaissance essentielle : celle du travail réel.
Et comme ce principe est essentiel, toute les formations prévention que nous proposons respecte ce référentiel quelque soit le risque abordé : formation risque psycho-sociaux, formation hygiène alimentaire, formation sauveteur secouriste au travail, formation prévention des risques liés à l’activité physique (PRAP-IBC)
3. Le vouloir : pourquoi prenons-nous parfois des risques alors que nous savons ?
Même lorsque les règles existent et que le danger est identifié, un troisième facteur influence nos décisions :🎯 Le vouloir.
Le vouloir représente notre état d’esprit au moment où nous devons agir. Il dépend de nos motivations, de nos priorités et du contexte. Plusieurs facteurs peuvent influencer notre comportement :
⏱️ La pression du temps « Je dois aller vite, je ferai attention. »
🎯 L’objectif à atteindre « Il faut terminer cette tâche aujourd’hui. »
👥 Le regard des autres « Je ne veux pas ralentir l’équipe. »
💪 L’habitude « Je l’ai toujours fait comme ça, ça fonctionne. »
Dans ces situations, nous pouvons considérer inconsciemment que le bénéfice attendu est supérieur au risque. Par exemple :
« Je saute cette étape une fois pour gagner du temps… juste cette fois. »
C’est ainsi qu’une limite peut commencer à se déplacer.
Quand l’exception devient une habitude : la normalisation de la déviance
Le danger apparaît lorsque cette situation se répète.Si un écart à la règle ne provoque aucune conséquence immédiate, notre cerveau peut progressivement considérer que cet écart est acceptable.
La limite se déplace progressivement :
➡️ « Juste cette fois… »
➡️ « Je n’ai pas le temps de faire autrement… »
➡️ « Ce n’est pas très grave… »
Une pratique initialement exceptionnelle devient une nouvelle manière de faire.
C’est ce phénomène que l’on appelle en psychologie et en sécurité : la normalisation de la déviance
Le biais de rationalisation
Nous cherchons à rendre cohérent notre comportement avec notre image de personne responsable :
« Je sais que ce n’est pas la bonne pratique, mais je maîtrise la situation. »
Le biais d’optimisme et l’illusion de contrôle
Nous avons tendance à penser que les événements négatifs arrivent davantage aux autres :
« Le risque existe, mais cela ne m’arrivera pas. »
Pour la question du vouloir, il s’agit de développer une véritable cultre de sécurité en entreprise.
Comment développer une véritable culture sécurité en entreprise ?
Là encore la prévention a son rôle. La prévention des risques professionnels ne consiste pas uniquement à rappeler les règles.Elle consiste à créer un environnement où le choix sûr devient le choix le plus simple.
Cela implique de travailler sur :
– Les conditions de travail : les moyens disponibles doivent permettre de travailler en sécurité.
– L’organisation : les objectifs, les délais et les exigences de production doivent être compatibles avec la prévention.
– Le management : les managers doivent être capables d’écouter les difficultés du terrain et de créer un climat de confiance.
– La participation des salariés : les personnes qui réalisent le travail doivent pouvoir contribuer à l’identification des risques et aux solutions.
Une culture sécurité forte permet à chacun de :
💬 Signaler une difficulté ;
🤝 Demander de l’aide ;
🛑 Dire stop face à une situation dangereuse ;
✅ Choisir la sécurité sans avoir le sentiment de perdre du temps.
La prévention des risques ne peut pas reposer uniquement sur la vigilance individuelle. Demander aux collaborateurs de toujours faire le bon choix sous pression est insuffisant. Il faut aussi construire un environnement qui leur permet réellement de le faire.
Car si le choix sécurisé est systématiquement plus compliqué, plus long ou plus contraignant que le choix risqué, l’équilibre peut finir par basculer.
La question à se poser est donc : Comment créer les conditions pour que, même sous pression, le choix de la sécurité reste le choix le plus simple à faire ?
Conclusion : mieux comprendre les décisions pour mieux prévenir les accidents du travail et les maladies professionnelles
Avant un accident il y a des décisions, et avant les décisions il y a des arbitrages. Comprendre le devoir, le savoir et le vouloir, c’est mieux comprendre pourquoi les personnes agissent comme elles le font réellement sur le terrain.
La prévention efficace ne cherche pas seulement à corriger les comportements. Elle cherche à comprendre les situations qui influencent ces comportements. Car derrière chaque décision, il y a un choix. Et chaque choix construit notre sécurité collective.
VIKARIA accompagne les entreprises dans le développement d’une culture sécurité durable grâce à une approche centrée sur les facteurs humains, l’analyse du travail réel et la prévention des risques professionnels.
📚 Ouvrages et publications de référence
Reason, James (1997) – Managing the Risks of Organizational Accidents
Un ouvrage majeur sur l’approche systémique des accidents. James Reason montre que les accidents résultent rarement d’une seule erreur humaine, mais plutôt d’une combinaison de facteurs individuels, organisationnels et techniques.
Reason, James (1990) – Human Error Une référence fondamentale sur les mécanismes de l’erreur humaine, les automatismes et les limites de nos prises de décision. – Cambridge University Press.
Kahneman, Daniel (2012) – Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée Un ouvrage incontournable sur les biais cognitifs, les automatismes de pensée et les mécanismes qui influencent nos décisions. – Flammarion.
Daniellou, François – Simard, Marcel – Boissières, Ivan (2010) – Les facteurs humains et organisationnels de la sécurité industrielle : un état de l’art Cette publication de référence présente les connaissances essentielles sur les facteurs humains et organisationnels de la sécurité (FOH) et leur intégration dans les démarches de prévention. – Fondation pour une Culture de Sécurité Industrielle (FONCSI).
INRS – Institut National de Recherche et de Sécurité Ressources sur la prévention des risques professionnels, les facteurs humains, l’organisation du travail et la santé au travail.
INRS – Institut National de Recherche et de Sécurité
FAQ – Facteurs humains et sécurité au travail
Pourquoi prend-on des risques au travail malgré les règles ?
Parce que les décisions humaines sont influencées par le contexte : pression du temps, objectifs, habitudes, perception du risque et arbitrage entre bénéfice attendu et danger potentiel.
Qu’est-ce que la normalisation de la déviance en sécurité ?
C’est le phénomène par lequel un écart aux règles devient progressivement accepté lorsqu’il ne provoque pas de conséquence immédiate.
Les accidents du travail sont-ils uniquement dus aux erreurs humaines ?
Non. Les accidents résultent généralement d’une combinaison de facteurs humains, organisationnels et techniques.
Comment réduire les comportements à risque en entreprise ?
En travaillant sur la culture sécurité, les conditions de travail, la formation, le management et l’implication des équipes.
Pourquoi les formations sécurité sont-elles importantes ?
Parce qu’elles permettent aux salariés de mieux identifier les risques, analyser les situations de travail et développer leur capacité à agir face aux dangers.
Auteurs
Florence Mourer